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J'y crois pas !

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scouby
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MessageSujet: J'y crois pas !   Ven 22 Fév - 22:41

Je pense faire participer cette nouvelle à la quatrième anthologie prévue sur Lulu.con.
Idée de base : les chats.


— Mon Dieu ! Il est mort ! crie une voix hystérique.
Puis j’entends comme des chocs sourds : « Bom, bom, bom ! »
— Il est mort ! Hiiiiii ! Monsieur ! Le pauv’ Monsieur ! Bom, bom bom !
Je voudrais bien savoir ce qu’il se passe. Cette voix, je la reconnais, bien sûr, c’est celle de Nénette, notre femme de ménage. Mais ces bruits bizarres, bom, bom, bom ! C’est quoi ?
Si j’en avais la force, j’ouvrirais bien les yeux, pour me rendre compte, mais je suis vraiment trop fatigué. Lessivé. Littéralement claqué !
— Aaaaaah ! L’est claqué, le pauv’ Monsieur ! Hiiiii ! Bom-bom-bom…
Mais c’est quoi, cette histoire ? Je sens bien que je suis couché sur le canapé du salon. Fameusement inconfortable, d’ailleurs, ce canapé Louis XV ! Trop court pour moi. Ma nuque repose sur un des accoudoirs en bois à peine couverts d’un tissu râpeux, mes chevilles sur l’autre. Je suis étendu, raide comme une planche, semble-t-il.
— Allons, Nénette, calmez-vous ! Un peu de tenue !
Ah, enfin un autre son de cloche ! La voix haut perchée et pleine d’assurance de ma douce épouse, Germaine.
— Nénette, reprenez-vous et arrêtez de vous frapper la tête contre le mur, vous allez abîmer la tapisserie !
Mais c’est vrai, ça, elle va abîmer le papier peint, l’idiote ! Je comprends à présent l’origine de ces coups sourds. Vous imaginez, s’il y a des taches de sang sur le mur, je vais devoir payer des dommages et intérêts, moi !
Une maison que j’ai louée pour un mois, si c’est pas malheureux !
C’est pas possible une poisse pareille, j’y crois pas !

Avec tout ça, est-ce que je suis mort ou pas ?
Ce serait vraiment le comble, avec tout ce qu’il me reste à faire !
J’entends Germaine s’approcher de moi, elle se penche, me soulève une paupière. Ah, merci, chérie, au moins j’y vois quelque chose.
Manque de bol, elle la referme aussi sec. Me voilà replongé dans le noir.
— Allez, Nénette, vous voyez bien qu’il n’est pas mort !
Ces mots résonnent à mes oreilles comme la plus douce des musiques ! Je savais bien qu’il n’y avait rien de grave ! Mourir, moi ? Ah ah ah !
Un bruit de pas précautionneux, un reniflement mouillé.
— Vous croyez, madame ? Mais l’est tout bleu ! Même violet !
— Regardez bien, voyons : il bave !
Moi, je bave ? Moi toujours si beau, si fringant, tiré à quatre épingles ? Mais c’est ridicule, voyons !
— Allons, arrêtez de pleurer et laissons-le se reposer. Je crois que ce cher Victor a abusé de l’anisette après le déjeuner.

Les voix s’éloignent, la porte du salon se referme.
Enfin seul ! Je commence à me détendre.
Germaine doit avoir raison, je dois être fin saoul… Saoul au point de ne plus pouvoir bouger ni ouvrir les yeux.
Après un bon petit somme, je serai comme un saoul… Heu ! Comme un sou neuf !
C’est alors que j’entends comme un bruit ténu…Pouf ! sur le sol.
Puis, le canapé se creuse, légèrement, tout près de moi.
Puis, un poids sur mon estomac… Ne me dites quand même pas que c’est…
Puis un effleurement humide sur mon nez… Une haleine de fauve, atroce ! Viande crue à demi digérée, arrière-fumet de poisson plus très frais…
Argh ! C’est lui ! J’y crois pas, non, j’y crois pas !

Si je n’ai pas pensé ces mots mille fois depuis mon mariage avec Germaine, alors je ne les ai pas pensés une seule fois ! Dès le départ, je me suis retrouvé dans une de ces panades… psychédéliques !
Pourtant, rien ne m’avait préparé à cela, vous allez voir !
Je suis un brave gars, la petite quarantaine, encore bien de sa personne… Si, si, croyez-moi. Quand je me regarde dans la glace, je suis assez satisfait.
Bon, d’accord, je ne suis pas Arnold Machinchouette, mais je lui ressemble quand même un peu. Je ne suis pas aussi grand, ça non… Un mètre cinquante-sept, ce n’est pas mal quand même, hein ? Mes muscles sont moins apparents, mais bien présents pourtant. Juste un peu noyés dans une bouée de chair rose, mais c’est mignon. Ces beaux muscles enrobés dans une tranchette de lard, ça a quelque chose qui attendrit les dames… Si, si
Bon, les cheveux, c’est pas tout à fait Arnold non plus. Il m’en reste quatre ou cinq, mais je rattrape le coup en les laissant pousser très longs, puis en plaquant sur le sommet de mon crâne les mèches ainsi obtenues… On n’y voit que du feu !
Alors, vous comprenez pourquoi Germaine a été éblouie, dès notre première rencontre ! Moi aussi, d’ailleurs…
Ah ! Germaine ! Les diamants qu’elle portait aux doigts, flamboyant de tous leurs feux, ont provoqué le fameux coup de foudre dont on parle tant dans les romans !
Je la revois, ce jour-là…

J’étais un peu paumé. Ca m’arrive parfois, de traverser une mauvaise passe, mais tout s’arrange toujours. Disons que cette fois-là, la dèche s’annonçait durable et sérieuse.
Je venais de faire mes comptes et j’avais de légitimes raisons de me sentir légèrement inquiet. Le petit héritage que m’avaient laissé mes pauvres chers parents fondait à vue d’oeil, pourtant je n’avais fait aucune dépense excessive… Juste une petite voiture sport, quelques costumes Armani et une douzaine de noeuds papillons en soie, une misère. Bien sûr, j’aurais pu retrousser mes manches et chercher un emploi, mais la simple perspective de devoir chaque jour me lever à sept heures pour me retrouver derrière un bureau ou un guichet me rendait malade. Je suis un grand sensible, j’ai des palpitations quand me viennent des pensées déplaisantes et quoi de plus déplaisant que le travail ?
Pour me consoler, je décidai d’aller faire raccourcir ma mèche crânienne qui débordait quelque peu sur mon épaule droite. Rien de tel qu’un salon de coiffure pour se changer les idées, j’aime son atmosphère feutrée et les parfums entremêlés des shampoings et des lotions.

Je venais tout juste de m’installer dans un fauteuil confortable pour attendre mon tour, lorsque mon attention fut attirée par une voix criarde et discordante. La propriétaire de cette voix si peu engageante était en train de faire sécher, sous un casque, une tête hérissée de bigoudis et elle s’adressait à une autre femme qui, elle, confiait ses mains à une manucure binoclarde.
Entre parenthèses, je n’ai jamais compris pourquoi une femme assise sous un casque de coiffeur éprouve automatiquement le besoin de hausser la voix. Ce n’est pas parce qu elle est assourdie par le bruit du séchoir qu’il en est de même pour les autres personnes présentes dans le salon, n’est-ce pas ?
Toujours est-il qu’il était impossible de ne pas entendre ce qu’elle disait.
— Ma chère, je suis retournée hier chez cette extraordinaire voyante, Madame Germinia… Elle m’a fait des prédictions absolument fantastiques, il paraît que je vais faire un voyage inattendu ! Comme c’est excitant, vous ne trouvez pas ? Il faut absolument que vous alliez la voir, vous serez convaincue, vous aussi ! Au fait, savez-vous que cette malheureuse femme est veuve ? Enfin, quand je dis « malheureuse », c’est une façon de parler, car financièrement, elle n’est pas à plaindre, loin de là ! Je crois même qu’elle est riche, vous verriez les bijoux qu’elle porte, ma chère !
Tilt !
Les mots « financièrement », « riche », « bijoux » ont toujours eu pour moi une résonance particulière.
Quand mon tour arriva de me faire coiffer, je savais, grâce à cette excellente et bavarde personne, quelle était l’adresse du cabinet de consultation de Madame Germinia.
J’eus également la confirmation immédiate de ses talents de diseuse de bonne aventure : en quittant le salon de coiffure, la cliente glissa sur le trottoir et se fractura les deux jambes. C’est en ambulance que se déroula son voyage inattendu…
Bien sûr, si je vous dis ça, c’est sur le ton de la plaisanterie : il s’agissait évidemment d’un hasard, parce que moi, la voyance, j’y crois pas !
_________________

Merci à Uranie pour cette magnifique signature !

On peut juger de la grandeur d'une nation par la façon dont les animaux y sont traités. [Gandhi]


Dernière édition par scouby le Ven 22 Fév - 22:43, édité 1 fois
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scouby
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MessageSujet: Re: J'y crois pas !   Ven 22 Fév - 22:41

L’antre de Madame Germinia était un modèle du genre : soieries aux murs, lumière tamisée, boule de cristal posée sur un guéridon, jeux de tarots… Tout le bataclan !
La dame elle-même, lourdement maquillée, coiffée d’un turban violet et vêtue d’une robe d’un rouge éclatant, ressemblait à une idole païenne, imposante et impressionnante.
D’une voix profonde teintée d’accent slave, elle m’invita à m’asseoir en face d’elle et à lui présenter mes mains dont elle scruta la paume avec attention.
— Hélas, s’écria-t-elle sur un ton dramatique, vous avez subi récemment une lourde perte !
— En effet, mes chers parents… soufflai-je, la voix brisée.
Je n’étais pas aussi impressionné qu’on pourrait le croire. En effet, j’avais revêtu le plus foncé de mes costumes Armani et j’avais troqué mes noeuds papillons contre une cravate noire. En outre, je portais ostensiblement un air d’affliction répandu sur toute ma personne.
Cette stratégie avait pour but, bien entendu, de fournir à Madame Germinia quelques informations dont elle pourrait faire son miel. Je tenais à la mettre dans de bonnes dispositions, cette agréable personne.
Elle hocha la tête avec sympathie. Ses boucles d’oreilles, des créoles en or et rubis, tintèrent harmonieusement.
— Les êtres que nous avons chéris ne meurent jamais, déclara-t-elle. Vos chers parents veillent sur vous et sur vos frères et soeurs.
— Je n’ai pas de famille et suis seul au monde, murmurai-je en tirant de ma poche en mouchoir en soie.
— C’est juste, vous êtes fils unique, dit-elle avec autorité. Je l’ai vu dans votre main. Si je parlais de frères et soeurs, c’est au niveau astral, non au niveau terrestre, vous m’avez certainement comprise, cher Monsieur.
— Bien sûr, cela va de soi, dis-je, dégoulinant d’hypocrisie.
A présent, elle maniait un jeu de cartes. C’est alors que les diamants qu’elle portait à chaque doigt attirèrent mon attention. Faisant mine de regarder les cartes, je me penchai pour mieux voir : ils étaient vrais, à n’en pas douter. Une véritable fortune.
Je pouvais poursuivre mon plan.

Négligemment, je posai ma main droite sur la table, mettant ainsi en évidence la chevalière blasonnée qui ornait mon auriculaire. Cette chevalière, trouvée dans une brocante, convenait particulièrement à mon genre de beauté.
— L’avenir me semble bien sombre et vide, soupirai-je. Je me sens désespéré et solitaire, errant de salle en salle dans le vaste manoir familial…
— Je comprends, répondit-elle avec chaleur. Mais je peux vous prédire des lendemains qui chanteront. Vous allez… Vous avez fait une rencontre qui révolutionnera votre existence !
Elle me sourit en m’enveloppant d’un regard brûlant auquel je tentai de répondre de la manière la plus persuasive possible.
— Madame Germinia… Puis-je vous prier à dîner, ce soir ? Non pas dans mon modeste château, mais dans un restaurant réputé…
— C’est contraire à la déontologie de ma profession, roucoula-t-elle avec sentiment, mais pour vous, je ferai une exception… Il me semble que je vous connais depuis si longtemps !
— Sans doute notre rencontre était-elle décidée dès le début des temps, renchéris-je.
— En douteriez-vous ? chuchota-t-elle.

Cet intéressant dialogue fut soudain interrompu par un feulement.
Un matou noir comme la nuit sortit d’un angle de la pièce et se dirigea vers moi. Ses yeux lançaient des éclairs jaunâtres, son poil hérissé se gonflait tout au long de sa colonne vertébrale.
L’espace d’un moment, je perdis contenance.
— Albert, mon amour ! s’écria Madame Germinia.
Elle se leva et saisit le matou fulminant qu’elle serra contre son coeur, malgré ses protestations.
— Gentil minet, gentil minet, ronronna-t-elle. Ce monsieur est un ami, mon petit Albert sera bien mignon avec lui, n’est-ce pas ?
Le gentil minet me décocha un regard assassin. L’espace d’un moment, je songeai à prendre mes jambes à mon cou, mais l’éclat des diamants de Madame Germinia m’en dissuada. Je restai donc où j’étais, souriant d’un air un peu confus.
— Quel joli chat ! mentis-je.
En fait, la bestiole semblait sortie tout droit de l’enfer. Heureusement, l’enfer, j’y crois pas !
— Je crains qu’il ne m’apprécie guère, continuai-je sur un ton d’excuse.
— Il est tout simplement jaloux, répondit Madame Germinia avec un petit rire de gorge.
Elle fit de son mieux pour rougir et baissa chastement les yeux. Le chat gronda.
— Alors, à ce soir, n’est-ce pas ? minauda-t-elle.
— Je viendrai vous chercher ici à dix-neuf heures, flûtai-je.

Mes affaires me semblaient en bonne voie. Cette bonne femme était évidemment complètement fêlée, mais quelle importance ?
Bien sûr, il fallait que je réfléchisse au moyen de me débarrasser de cet horrible animal. Je n’aime pas les chats, ils sont snobs. Ils me dévisagent toujours comme si j’étais de la crotte, ça me vexe.
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scouby
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MessageSujet: Re: J'y crois pas !   Ven 22 Fév - 22:42

Madame Germinia et moi nous unîmes pour le meilleur et pour le pire trois semaines plus tard.
A l’occasion de cette cérémonie, j’appris que ma Dulcinée se nommait en réalité Germaine et qu’elle était née à Bruxelles un nombre estimable d’années plus tôt. Combien d’années ? Mystère. Ayant jeté un coup d'oeil furtif sur sa carte d'identité, je constatai qu’un pâté d’encre dissimulait opportunément la décennie concernée.
Sitôt le « oui » prononcé d’une voix triomphante, Germaine ne prit plus la peine de teinter ses paroles de l’accent slave réservé à ses activités professionnelles. Pour ma part, j’arborais toujours ostensiblement la chevalière blasonnée et c’est avec beaucoup de noblesse et de distinction que je conduisis, dans ma jolie petite voiture, ma fraîche épouse vers le manoir de mes ancêtres… Ce manoir que j’avais loué pour un mois, avec les ultimes reliefs de mon héritage.
Maintenant, il allait falloir jouer serré.

Dans sa corbeille de mariage, Germaine avait apporté Nénette, sa dévouée femme de ménage, et l’inévitable Albert.
— Bien sûr, vous aurez de l’aide pour le nettoyage et la cuisine, dis-je à Nénette sur un ton patelin, mais je vous demanderai quelques jours de patience, le temps de mettre les choses au point.
— Pas de problème, monsieur ! approuva la brave femme, tout attendrie par la courtoisie que je prenais soin d’afficher à son égard.
L’ignoble Albert, lui, se contenta de se glisser, avec une souplesse reptilienne, hors de son panier de transport. D’un museau méfiant, il flaira les meubles et les tapis, en me jetant de temps à autre un coup d’oeil torve.
Folle de joie, Germaine battait des mains.
— Oh, Mamour, comme c’est beau chez toi ! s’écria-t-elle.
— Mamourette, c’est chez toi maintenant ! déclarai-je avec ferveur.
Nous nous embrassâmes. En vérité, j’étais heureux de lui faire ce petit plaisir, sachant que son bonheur serait de courte durée. Je le déplorais presque, mais que voulez-vous ? Nécessité fait loi, comme on dit. Je n’allais pas laisser d’absurdes scrupules contrecarrer mes desseins.
Bien sûr, comme je suis un brave homme, je trouvais dommage de me trouver dans l’obligation de trucider cette charmante personne avant la fin de notre premier mois de mariage… mais on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs. Et il faut dire que, ce jour-là, Germaine portait aux doigts des rubis gros comme des oeufs de caille, justement. Je me demande combien ça peut valoir, des oeufs pareils… Ils feraient bien dans mon petit panier de la ménagère.

Je tirerai un voile pudique sur ce que fut notre nuit de noces. Disons que j’étais assez satisfait de mes prestations, étant donné les circonstances et les surprises qui me furent réservées.
Le lendemain matin, je me réveillai tôt. Germaine dormait encore et ses ronflements sonores emplissaient la chambre. Elle gisait la bouche légèrement entrouverte malgré sa mentonnière de toile renforcée.
D’un regard désabusé, je contemplai ses belles dents blanches, soigneusement déposées dans un verre d’eau, sur sa table de chevet ; ses doux cheveux blonds sur la coiffeuse ; son corset ingénieusement rembourré à certains endroits, amincissant à d’autres… Je soupirai.
Puis mes yeux se posèrent sur la masse scintillante de colliers, bagues et boucles d’oreilles qu’elle avait déposée sur une table basse au moment de se coucher et mon moral remonta en flèche. Il ne fallait pas lui dénier d’évidentes qualités, à cette femme !
Voyons, comment allais-je faire pour faciliter son départ pour un monde meilleur, sans souffrances inutiles, sans stress ? Je suis tellement sensible, je ne supporte pas la violence.

Nénette nous servit un excellent petit déjeuner. Germaine papotait et riait, je réfléchissais…
L’immonde Albert, plus diabolique que jamais, prenait son repas dans son écuelle personnelle posée sur un petit napperon brodé à son nom, sur le sol de la salle à manger.
Quand il eut terminé, il s’étira longuement, puis, d’un pas nonchalant, se dirigea vers nous. Je ne lui prêtai aucune attention : je venais de me décider pour le poison. Une façon de mourir aussi peu traumatisante que possible, tant pour l’empoisonnée que pour l’empoisonneur.
C’est juste à cet instant que des griffes puissantes me déchirèrent le mollet ! .Je hurlai en faisant un bond sur ma chaise. Germaine, terrorisée, renversa sa tasse de café tandis qu’un éclair noir filait par la porte ouverte.
— Albert ! cria Germaine.
Elle se précipita à la suite de son matou tandis que je défaillais en voyant le sang rougir la jambe de mon beau pantalon Armani.
Plus tard, j’émergeai de mon évanouissement, couché sur le canapé. Germaine nettoyait ma plaie avec un liquide effroyablement piquant, tandis que le satanique Albert, perché au sommet d’une armoire, me dévisageait avec une évidente satisfaction.
— Le pauvre chéri ! racontait Germaine. Il était pris de panique, il filait à travers le parc ! Je suis arrivée juste à temps pour l’empêcher d’être écrasé par une voiture ! Ce pauvre trésor était tout ébouriffé !
Discrètement, je grinçai des dents. Dommage qu’elle eût couru si vite.
— Je sais bien qu’il t’a griffé, le pauvre amour, mais il ne faut pas lui en vouloir : il est jaloux, je te l’ai déjà dit.. Tu comprends, Albert est la réincarnation d’un homme qui m’a aimée très profondément : mon premier époux, ce cher bien-aimé George. Alors, évidemment, il n’accepte pas mon remariage…
Une réincarnation, maintenant ! J’y crois pas, qu’elle essaie de me faire avaler des trucs pareils !

— Depuis combien de temps est décédé le cher bien-aimé George ? demandai-je plus tard à la brave Nénette.
Non pas que cela eût une particulière importance, mais il m’arrive d’être curieux.
Elle calcula sur ses doigts.
— Monsieur George ? Oh, cela fera quinze ans à Pâques !
— Si longtemps ? Je croyais que votre maîtresse était veuve depuis peu.
— C’est vrai, Monsieur, mais vous me parlez de son premier mari, alors…
— Ah ? Parce qu’il y en a eu un autre ? A part moi, bien sûr…
— Trois, mon brave Monsieur ! Allez, je vois que ça vous fait un choc, mais faut pas être jaloux, c’est du passé… et c’était du beau monde, vous savez ! Monsieur George, il est mort en laissant à Madame dix millions en actions
Cher George ! Une larme de reconnaissance me mouilla l’œil.
— Ah, c’était un monsieur bien comme il faut, monsieur George ! Même pour mourir, il n’a voulu déranger personne ! Un dimanche de Pâques, il a pris son whisky du soir et paf ! Il s’est écroulé, mort avant de toucher le tapis ! Il n’a rien sali. Rupture d’anévrisme, a dit le docteur.
Je compatis. Pauvre cher George !
— Le second, c’était monsieur Piotr, un étranger. Son nom, c’était Piotr Kiroull Namass Pamouss. Il était si gentil, Madame a été très heureuse, tout le temps qu’elle s’est appelée madame Kiroull… Mais ça n’a pas duré très longtemps.
Elle renifla, s’essuya discrètement les yeux avec le coin de son tablier. Une âme sensible, cette Nénette ! Comme moi.
— Monsieur Piotr, il a donné à Madame tous ses beaux bijoux, tous ces colliers en diamants, en émeraudes, en rubis… Tous des bijoux de famille.
Brave Piotr !
— Le pauvre monsieur, il est mort brusquement aussi. C’était le jour de Noël, il avait pris son petit whisky matinal et brusquement il est devenu tout vert et il a fait « Rrrrââââh », en se tenant le cou, tenez, comme ça, et il est tombé. Une crise cardiaque soudaine.
Glups ! Elle imitait bien l’agonie, Nénette !
— Et le troisième, juste avant vous, Monsieur, c’était un comte ou un cheik, quelque chose comme ça, je connais pas bien la différence. Il venait d’offrir à Madame, en cadeau de Nouvel An, un bon d’achat à vie chez Dior ! Il a avalé de travers son whisky de midi et s’est étouffé… Ce pauvre monsieur le comte-cheik !
Je me sentis pâlir. Une malédiction planerait-elle sur les époux de l’infortunée Germaine ?
Mais non, quelle bêtise ! J’y crois pas, à ces choses-là !

Je vais quand même faire attention : aux fêtes carillonnées, je ne boirai pas de whisky à l’apéritif, je me contenterai d’un petit porto ou d’une anisette.

Tout de même, quand je réfléchis à tout ça, je me dis que je ne risque rien, vu que je n’ai pas un sou vaillant. Germaine ne peut rien hériter de moi, au contraire, c’est moi qui hériterai de Germaine… quand cet ignoble matou aura passé l’arme à gauche.

Parce que… Le comble !
Le soir même, nous étions au lit et nous devisions agréablement. Après quelques roucoulades sentimentales, Germaine aborda enfin un sujet intéressant.
— Mamour, il faut que je te dise : si je venais à mourir…
— Dis pas ça, Mamourette ! Je ne te survivrais pas !
— Je sais, Mamour, la question n’est pas là… Moi non plus, je ne te survivrais pas ! Je me percerais le coeur avec un poignard et je m’effondrerais sur ta tombe ! Mais avant, bien sûr, j’aurai vendu le manoir et, comme les autres fois, j’aurai versé cet argent sur le compte réservé à mon Albert.
J’ai senti comme un glaçon qui me parcourait le dos.
— Plaît-il ?
— Comment, Mamour, je ne t’en ai pas encore parlé ? Il est vrai que cela a si peu d’importance pour toi, tu as une telle fortune personnelle… Je ne t’ai pas dit que tous mes avoirs appartiendront à Albert quand je ne serai plus là ?
Bien sûr que non, elle ne l’avait pas dit !
— Mais… Mais… Mamourette, un chat ne peut pas hériter !
— Albert n’est pas un chat ordinaire, c’est une réincarnation ! J’ai tout prévu, les papiers sont signés chez le notaire. Mon petit chéri n’aura pas à se plaindre de ma mort, il sera choyé et nourri jusqu’à la fin de ses jours…
Là, c’était un fameux coup dur ! Un affreux, épouvantable coup dur !
Complètement assommé, je me suis effondré sur mes oreillers.

Et si l’ignoble bestiole partait avant sa maîtresse pour un monde meilleur ? Un chat mort n’hérite pas, ah, ah !
Ragaillardi par l’idée lumineuse qui me traversa l’esprit alors que je croquais mon premier toast du matin, je me mis à échafauder des plans plus ingénieux les uns que les autres.
La noyade ? Trop violent, l’animal risquait de me griffer en se débattant et Germaine, malgré sa candeur naturelle, aurait pu avoir la puce à l’oreille.
Un coup de fusil anonyme ? Le quadrupède se baladant par les champs en pleine saison de chasse et… Non, trop difficile. Je risquais de me tirer une cartouche dans le pied.
Du poison dans ses croquettes ? On en revenait toujours à ce bon vieux poison, la meilleure façon d’occire quelqu’un, à mon humble avis.
Un seul problème : les chats ont un esprit de contradiction étonnant. Il suffirait que j’offre une friandise au minou, en gage de réconciliation, pour qu’il me la renvoie à la figure !

J’ai trouvé !
Même à présent, étendu comme une planche sur ce canapé inconfortable, avec mon ennemi goguenard qui me pèse sur l’estomac, j’exulte en pensant à ce qui l’attend.
Rira bien qui rira le dernier, Albert ! Si tu savais !
Ce matin, je me suis levé dès potron-minet –ah, ah !- et j’ai soigneusement introduit de la mort-aux-rats dans une de tes capsules de vitamines… Ces vitamines qu’on te force à avaler chaque jour, au moyen d’une seringue glissée dans ta gueule. Ta maîtresse prend décidément grand soin de ta santé.

Puis, histoire de ne pas perdre de temps, j’ai remplacé la capsule déjà introduite dans la seringue, par celle que je venais de trafiquer.
Avant la fin du jour, tu seras ad patres.
Imagine l’état dans lequel se retrouvera ta pauvre maîtresse, éplorée, anéantie, brisée ! Peut-être même se suicidera-t-elle pour te rejoindre dans l’Au-delà ? C’est une idée à creuser, ça, je n’y avais pas encore pensé, c’est fou ce que je suis intelligent, vraiment !
Toujours est-il que lorsque le Seigneur, dans sa mansuétude, l’aura rappelée à Lui pour lui accorder les joies divines et éternelles, j’hériterai, moi, des oeufs de caille, des millions en actions…
Pas du bon d’achat chez Dior, puisqu’il est « à vie », mais on ne peut pas tout avoir.

Lentement, je parviens à ouvrir un œil, puis l’autre.
Mon regard plonge dans un autre regard, minéral, glacé, méphistophélique… Méphistofélin.
Rira bien qui rira le dernier, Albert, ah ah !
Pour illustrer mes propos, j’essaie d’émettre un ricanement. Peine perdue, je suis paralysé. Seuls vivent mes yeux dans un visage qui, déjà, ne m’appartient plus. Bizarre… Je dirais même inquiétant.
Soudain, il me vient la pensée que cette anisette avait un goût un peu étrange, comme frelaté…
Au fait, quel jour sommes-nous ?
Je me sens tomber, tomber, tomber au fond d’un gouffre. Et je me retrouve aspiré, aspiré, aspiré…

— Aaaaah ! Madame, venez voir ! Vite !
Bom, bom, bom !
— Y respire plus, le pauv' Monsieur ! L’est tout raide !
Moi, du dernier rayon de la bibliothèque où je me suis perché, je regarde la scène avec étonnement. Il y a là une espèce de mannequin bizarre, couché sur le canapé, et Nénette qui continue à se frapper la tête contre la cloison. Non mais, elle exagère ! Mon papier peint !
Germaine fait son entrée dans la pièce, se penche sur la forme inerte.
— Le fait est… commence-t-elle.
— Hiiiiiii ! L’est macchabée, le pauv' Monsieur ! Claqué le jour de la Pentecôte, hiiiii !
— Allons, Nénette, un peu de calme ! Cessez de pleurer, c’est à chaque fois la même chose, ça devient lassant, à la fin ! Et faites comme d’habitude, allez téléphoner à un médecin, qu’il constate l’arrêt cardiaque et signe le permis d’inhumer !
— Voui, Madame…
La brave femme s’en va, traînant les pieds. Germaine reste seule avec mon cadavre… et moi. Moi dans mon nouvel avatar… qui est loin de me plaire !
Honnêtement, ça commence à sentir le roussi, cette histoire, je me demande si je ne me suis pas fait avoir dans les grandes largeurs. Affolé, j’émets un son ressemblant étrangement à un long miaulement rauque et je saute sur le sol, bien déterminé à m’enfuir par la porte-fenêtre restée entrouverte.
Trop tard ! Je me sens agrippé, soulevé, serré contre une poitrine généreuse.
— Albert ! Mon minet ! Toi et moi sommes encore plus riches qu’avant, maintenant ! Fais une grosse lélèche à Maman !
Je gigote fiévreusement pour me dégager, mais rien à faire. Elle a la poigne solide, « Maman » !
Sans me lâcher, elle m’emporte jusqu’à la cuisine tout en me faisant des guili-guili. Je couine d’énervement.
D’une main, elle me maintient contre elle en m’emprisonnant les pattes, de l’autre elle ouvre un tiroir pour y prendre un petit objet que j’identifie avec horreur.
— Et avec tout ça, clame-t-elle, mon pauvre trésor n’a pas encore reçu ses vitamines, aujourd’hui ! Allez Albert, ouvre la gueule, mon joli…. Hop-là !
J’y crois pas ! Je vous le jure, j’y crois pas !
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MessageSujet: Re: J'y crois pas !   Ven 22 Fév - 22:58

j'ai tout lu SCOUBY.......

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Fredy
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MessageSujet: Re: J'y crois pas !   Ven 22 Fév - 23:11



C'est excellent, bravo Scouby !
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Ce qui donne du ressort, c'est l'amitié et l'imagination.
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Joanie
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MessageSujet: Re: J'y crois pas !   Mer 27 Fév - 13:11



Bravo Scouby!
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* Le soleil est nouveau tous les jours. Héraclite d’ Ephèse *

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MessageSujet: Re: J'y crois pas !   Lun 3 Mar - 15:29



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J'y crois pas !

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